La première fois que j’ai choisi d’avoir un cheval, je l’ai fait avec un sentiment grave d’engagement. C’était il y a 14 ans. Depuis, j’ai toujours eu des chevaux. J’ai mis beaucoup de temps à devenir éleveuse et j’ai passé de nombreuses années à observer et réfléchir à la question.
De quel droit j’utilise un être vivant et le force à se reproduire ?
De quel droit j’exploite son corps pour générer de l’argent ?
Est-ce juste ?
L’élevage soulève des questions profondes sur l’usage du corps des animaux dans un cadre économique.
Imaginer ce même fonctionnement transposé à l’humain permet de mieux mesurer les enjeux éthiques en jeu.
J’ai donc mis beaucoup de temps pour passer ce cap.
Pourquoi ai-je fini par le faire ? Par égoïsme ? Parce que je me persuade que je fais les choses bien ? Que mes juments sont heureuses ? Que sans les bébés produits, je n’aurais pas les moyens de les entretenir et de leur offrir le cadre que je leur offre ?
Je ne vais pas débattre de ce point. Je suis indéfendable. Mais cette introduction montre la responsabilité que je mets sur mes épaules.
Faire naître, oui. Mais faire naître avec dignité, en respectant le cycle de vie et les besoins de chaque animal.
C’est là que j’arrive au point crucial : l’alimentation. C’est un besoin fondamental. Avec nos connaissances et nos moyens, nous avons accès à tout ce qu’il faut pour faire naître et grandir nos chevaux correctement. Ce n’est pas très difficile, mais cela exige de revoir notre rapport au vivant et à l’argent. Bien nourrir son cheval n’est pas une option. Le vendre à bas prix non plus : ce serait entretenir un cycle de maltraitance aveugle et banalisée. Oui, maltraitance.
Posez-vous ces questions calmement, avec honnêteté et pragmatisme. Prenez le temps, plusieurs jours si nécessaire. Respirez, puis réfléchissez.
C’est un vrai sujet.
Je ne suis pas nutritionniste. Je ne vais rien affirmer. Je partage simplement mon expérience, c’est un sujet pour lequel je me bats depuis longtemps. J’aborde la question en élevage comme un de mes fondamentaux.
Au début du cycle, il y a le sevrage tardif. Laissez la nature faire son travail. Le lait maternel pour le bébé, quelle que soit son espèce, est fondamental. C’est la base non négociable. Dans la nature, aucun poulain ne reste seulement six mois sous sa mère. C’est la mort assurée.
Dans le cheval domestique, de nombreuses études expliquent la fragilité mentale, ostéo-articulaire, musculaire, les sabots fragiles… Nous avons un million d’explications. Ce n’est pas un sujet de débat.
Mais avant le lait de la mère, il y a… la santé de la mère. Qui passe en grande partie par son alimentation.
J’ai beaucoup débattu avec des éleveurs, des amis, des propriétaires sur le sujet : « le cheval n’a besoin que d’herbe pour survivre ».
Oui, mais combien de temps un cheval, dans un contexte de liberté illimitée, survit-il ? L’espérance de vie dépend de l’environnement, mais elle reste faible : 6 ans pour les femelles en Namibie, 9 ans pour les poneys d’Assateague. Une moyenne donnée par Joel Berger* est de 7 ans à l’état naturel. L’alimentation n’est pas la seule raison, mais c’est un facteur important.
Soutenir un cheval est quelque chose que les humains ont toujours fait. C’était fait comme on pouvait et comme on savait. Mais c’était fait.
Aujourd’hui, oublions l’état naturel et penchons-nous sur ce que nous demandons aux chevaux : porter un poids, sauter, courir de longues distances au galop, faire des galipettes… beaucoup de choses qu’ils ne feraient jamais seuls dans la nature. Nous avons des attentes de performance et de durabilité. Oui, nous attendons d’amortir notre investissement, pas que notre cheval soit boiteux à 12 ans. *
Nous devons donc nous en donner les moyens. Un système osseux doit être nourri correctement pour ne pas s’épuiser. C’est pareil pour le reste.
Ce système ne peut pas se nourrir uniquement d’herbe, de foin à volonté ou d’un grain. Il a besoin d’un mélange réfléchi de tout.
Pour mes chevaux, qu’ils soient d’élevage, de loisir ou de sport, je ne fais pas de distinction. Je n’ai pas de grands sportifs, seulement des amateurs modestes ou des juments d’élevage.
En plus de l’accès illimité à l’herbe ou au foin selon la saison, elles ont une base continue : sel, CMV toute l’année. Même dans le Jura, nos surfaces sont limitées pour un herbivore qui migrerait sur de grandes distances. Nos terres n’offrent pas tout ce qu’il faut, ni dans l’herbe fraîche, ni dans le foin.
En hiver, elles reçoivent également un grain riche en protéines, avec des calories supplémentaires pour soutenir la période de froid, de lactation ou de gestation. Je maintiens mes chevaux dans un état de forme idéal : pas trop juste, mais avec une marge pour affronter l’hiver. Ici parfois cette une rude épreuve et il devient plus difficile de lutter et de maintenir de l’état. Surtout lors de printemps qui démarre, mal, pluie verglaçante, soleil timide, pousse d’herbe faible, 7 eme mois de foin… C’est un peu un art de jongler, que localement, je ne maîtrise pas encore.
En ce moment, je soutiens une jument dont la croissance est dite difficile. Cumul de difficultés anciennes, elle n’est pas née chez moi et malgré le bagage que je lui offre, elle a besoin d’un soutien supplémentaire : CMV plus complet, apport en biotine pour ses sabots sensibles, etc … Bref, cela coûte du temps et de l’argent.
Des exemples comme celui-ci, j’en ai beaucoup. Je ne changerai pas ma pratique. Je ne me considère pas juste comme éleveuse, mais comme responsable des animaux que je fais naître, du vivant… de nos compagnons que nous aimons.
En parlant de mes pratiques et de mes responsabilités, je ressens l’importance de ce sujet. Qu’est-ce que cela résonne chez vous ?
Quelques une de mes lectures, nourrissant cet article :